Ramadan ou Maradane?

Un Afghan lequel avait l’excuse de ne pas maîtriser la langue arabe dit un jour de Ramadan à mon père : « Maradane Karim ! »

En le reprenant et en jouant avec les mots, je dirais à mon tour : « Ah! Quel sacré mois de Maradane! » au sens littéral du mot « Maradane » qui signifie en arabe : deux maladies.

Le Ramadan rend doublement malade tous les malheureux qui ne saisissent ni la haute portée spirituelle du jeûne, ni ses vertus thérapeutiques. Et là, je m’adresse à tous ces « Saïm Bej’mil » dont le manque de piété fait pitié.

La première maladie se déclare avant le F’tour : désorientés à cause du changement d’horaire pour passer à table, affamés et assoiffés, dérangés et déréglés, nous perdons nos repères habituels. Nous comptons les jours à venir à rebours comme pour le décollage de la fusée Ariane. Bien incapables de nous souvenir de la date actuelle, mais parfaitement précis pour affirmer que nous sommes à quatorze jours de la fin ou plutôt de la faim ! Nous prions secrètement afin que les Oulémas  affiliés au ministère des Habous, aient bon œil et surtout bon cœur, pour détecter à temps (réduit)  la rupture du jeûne.

Nous savons avec la précision d’un horloger Suisse, que « Mazal » exactement deux heures, vingt quatre minutes et sept secondes pour le F’tour ! Nous sommes persuadés que les R’batis ont bien de la chance à quatre minutes près par rapport aux Casaouis, sachant  que les Oujdis rompent le jeûne  neuf minutes après nous ! Nous assistons impuissants aux minutes qui coulent aussi mollement qu’un (délicieux) œuf à la coque ! Qui ose encore parler de la fuite du temps ? Ô temps, ne suspend pas ton vol !

Nous devenons agressifs, coléreux et nauséeux. Les affres de la faim se font douloureusement sentir, avec leur funèbre cortège de symptômes : bouche sèche, gorge déshydratée, haleine fétide, maux bizarres un peu partout, ventre qui gargouille, humeur instable (no smoking ?) et manque de sommeil inquiétant. La maladie s’installe, elle trône en maîtresse  (traîtresse) des lieux.

Quant à la seconde maladie, cette dernière se manifeste jute après le F’tour. Jugez-en vous-mêmes !

À raison (ou à tort) de deux à trois bols de l’incontournable et succulente (mais indigeste) Harira, accompagnée de son trio  irremplaçable,  à savoir les œufs, les dattes et la Chebakiya, il y a de quoi tuer son homme ! Sans parler des « Ch’hiwates »  ces petites envies hyper caloriques que l’on engloutit entre deux verres de café, thé, jus de fruits ou d’avocats. Le diner ? C’est une autre histoire ! Rassasiés ou pas, nous avalons tout ce que l’on peut dans le seul but de ne-pas-mourir-de-faim-le-lendemain. Que voulez-vous !  Les soirées longues, la soif, la faim, les amis, les jeux de cartes, les Tarawihs…la faim encore, la soif toujours et la tentation surtout! Tout  nous contraint à manger, non-stop, jusqu’au lever du jour!

Et voilà la deuxième maladie ! Celle de la boulimie et des excès en tous genres… sans oublier le sommeil toujours perturbé et perturbant !

Même notre vision du monde change. Elle se déforme. Nous n’admirons plus le coucher du soleil comme à l’accoutumée, quand il pénètre lentement dans l’océan en feu. Non. Nous attendons impatiemment qu’il déguerpisse au plus vite,  pour que nous puissions boire de l’eau ! De l’eau!

La lune, quant à elle, devient notre alliée, mais nous ne l’observons plus d’un air romantique! Nous la guettons sans cesse comme des espions! Pleine lune, lune à son quart, croissant de lune, dernier quartier de lune… Nous étudions ses phases et sa longitude  au degré près!  Nous calculons la lunaison  moyenne (27,321 582 249 jours)  et nous parions sur sa durée puisque nous vivons ce mois-ci à son rythme!

Fort heureusement, en équilibre entre ces deux pôles, il y a le chemin du « mois sacré du saint Ramadan  (Ramadan Moubarak) ». Le chemin du juste milieu.

Celui où l’on nourrit son âme avant tout. Celui où l’on veille pour le seul plaisir d’adorer notre Seigneur Tout-Puissant et Miséricordieux. Celui où l’on développe notre sens de la fraternité, de la tolérance, de la solidarité et de la compassion.

Sur ce chemin-là, nous ne perdons pas nos repères. Nous retrouvons notre santé physique et morale. Le but du jeûne c’est le détachement des choses matérielles au profit de l’apprivoisement de l’âme. Or, ce sentier est bien dissimulé derrière les feuillages de l’abstinence, de la prière et de la foi sincère. Il est vrai que je le retrouve de temps à autre, mais souvent, je le cherche en vain !

Que Dieu me pardonne !

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